ERRÓ , 2018-2021

11 mars > 23 avril 2022

2 Av. Matignon, 75008 Paris & 5 Rue du Mail fond de cour, 75002 Paris

Présentation

"QUELQUEFOIS, J’AI BESOIN D’UN CIEL PLUVIEUX, ALORS JE VAIS DANS LE TIROIR DES CIELS."

Henri-François Debailleux : Vos œuvres les plus récentes sont plus denses,
et les couleurs semblent encore plus vives qu’auparavant. Pourquoi ?

Erró : En réalité, je ne connais pas la raison profonde parce que c’est arrivé spontanément. Je pense que c’est parce que j’ai vieilli. J’ai aujourd’hui 9O ans et j’ai sans doute besoin de plus de gaieté autour de moi. De même, j’ai envie que ces tableaux soient les plus animés possible, qu’ils grouillent de partout, parce que avec l’âge on a besoin non pas de plus de détails, mais de plus de richesse, plus de joie. 

H-F D : Qu’est-ce qui vous a conduit, dans cette nouvelle série, à reprendre les super-héros et les super héros que vous avez déjà utilisés par le passé ?
E : Le fait qu’ils représentent bien le siècle, qu’ils sont très visuels et très beaux. Mais là je les ai utilisés de façon un peu différente, leur taille change, ils ne se télescopent pas de la même manière. Cela dit, quand je fais mes collages je ne réfléchis pas. Je ne me contrôle pas, les sujets viennent tout seuls, ils s’imposent comme une évidence visuelle.
H-F D : Comment êtes-vous devenu artiste ?

E : En Islande, j’avais fait l’École des beaux-arts, pour devenir professeur. Je me souviens d’avoir eu une très bonne note sur une dizaine de sujets différents. Parallèlement ma tante a gagné à la Loterie nationale et elle m’a dit :  « voilà, cet argent est pour toi, pour que tu ailles à l’étranger.»  Je suis parti en Norvège, car je voulais faire du ski. Là-bas, j’ai suivi des cours dans une académie classique et également dans une école de gravure. Après cette aventure, je suis rentré en Islande, où j’ai travaillé comme menuisier à la base américaine. Puis je suis reparti, à Florence cette fois, où j’ai fait la rencontre déterminante de Jean-Jacques Lebel. C’est grâce à lui que je suis venu à Paris. À Florence, son père lui avait envoyé des magazines d’art qui m’avaient beaucoup intéressé.

H-F D : Qu’est-ce qui vous amène par la suite à travailler avec des images que vous découpez justement dans des magazines ? 

E : Quand je suis arrivé à Paris en 1958, j’habitais rue Maître-Albert, pas très loin de la place Maubert où il y avait trois dépôts, un pour le papier, un autre pour le fer et le dernier pour le verre. Des clochards se présentaient tous les matins avec des poussettes d’enfants, quelquefois trois ou quatre accrochées ensemble et ils vendaient ce qu’ils apportaient par kilos. Le propriétaire de ces dépôts était très sympathique et il m’a dit un jour que je pouvais prendre tout ce que je voulais. J’ai trouvé une revue qui s’appelait L’Usine nouvelle, qui existe encore je crois. Elle est ressortie après une période d’interruption. Elle était imprimée sur un très bon papier, qui rendait toutes les autres publications assez fades à côté. C’est aussi l’époque où le sculpteur Philippe Hiquily m’a emmené voir des dépôts de bouts de ferraille à côté de Paris, où je ramassais pleins d’objets. Entre ces pièces en volume que j’utilisais pour des sculptures et les images de machines que je découpais pour mes collages, j’ai commencé tout un travail que j’ai appelé le Meca. J’ai même rédigé un Mecanifeste, avec différents points précis concernant le Mecartiste, le Mecamouvement, etc. Je suis en train d’écrire un livre avec Arnauld Pierre sur toute cette période.

H-F D : Et vous n’avez jamais cessé depuis, d’utiliser des images de magazines ou de bandes dessinées pour vos collages…

E : Je suis poussé par la curiosité. Et puis, c’est un matériel facile à trouver. Il peut venir de n’importe où. Je peux en acheter, on m’en envoie régulièrement, j’en ai toujours rapporté de mes voyages. Quand je me rends à New York, je vais évidemment toujours au Midtown Comics, cette grande librairie spécialisée en bandes dessinées.

H-F D : Quand vos personnages, issus notamment des comics, sont-ils arrivés dans votre travail ?

E : Au début des années 1960, à l’issue du premier voyage que j’ai fait à New York. J’avais été très impressionné d’un côté par les supermarchés et de l’autre par les bandes dessinées, ce qui m’intéressait le plus. Et cet intérêt n’a jamais cessé, et je continue encore aujourd’hui à m’y intéresser. Quand je trouve un nouveau matériel, je pense toujours que cela peut être l’occasion de nouveaux sujets.

H-F D : Savez-vous combien d’images vous avez à votre disposition ?

E : Oh là ! c’est impossible à calculer. Je sais simplement que j’ai réalisé environ 16 000 tableaux et entre 30 000 et 40 000 collages. Nous sommes en train de préparer une exposition qui aura lieu à Genève dans un an et qui sera exclusivement consacrée à mes collages.

H-F D : Comment travaillez-vous avec vos images ?

E : Je les découpe et je les range par thèmes. Je dois avoir une quarantaine de tiroirs où tous mes papiers sont classés ; il y a les lacs, les montagnes, les dictateurs, les fleurs, etc. Quelquefois, j’ai besoin d’un ciel pluvieux, alors je vais dans le tiroir des ciels et je trouve un arc-en-ciel magnifique et je me dis : voilà c’est lui qu’il me faut. Quelquefois, c’est l’inverse : je mets des images de ciels devant moi, et c’est eux qui vont me conduire vers autre chose. De temps en temps, je prends deux images de chaque tiroir pour avoir du matériel de départ et commencer à travailler à partir de cette base. Il y a plein de possibilités. Toutes ces images sont la source de mes collages dont certains deviendront des modèles de tableaux et elles me permettent une variation constante et non pas une répétition. J’en ai tellement que, souvent, des collègues me demandent si j’ai un portrait d’Amin Dada ou un de Kadhafi. Je leur réponds oui, que j’ai tout ce qu’il faut, et je leur fais une photocopie.

H-F D : Lisez-vous les bandes dessinées dans lesquelles vous piochez vos images ? Connaissez-vous l’histoire de vos personnages ?

E : Non, ça ne m’intéresse pas du tout (Éclat de rire.) Ce ne sont que les images qui m’intéressent. Je lis les images. Je les connais un peu lorsque je vois un film fait sur eux ou avec eux, mais c’est tout.

H-F D : À côté des personnages de bandes dessinées, vous avez aussi régulièrement utilisé des images d’hommes ou de femmes politiques…

E : Oui, parce que, avec une bonne sélection d’images on peut porter un regard intéressant et même quelques fois drôle sur ce qui s’est passé depuis cinquante ans. Sarajevo, Mao Tsé-toung, Kadhafi, etc. J’ai beaucoup utilisé d’images de conflits ainsi que les portraits de tous ces dirigeants, tout en ayant toujours conscience qu’il y a des sujets qu’il valait mieux oublier. Certains sujets m’ont impressionné, d’autres encore m’ont amusé. Je me souviens d’avoir fait un tableau sur Clinton. Il était allé avec son épouse en visite officielle au Japon. Un conseiller avait expliqué au Premier ministre, qui ne parlait pas du tout anglais qu’il fallait l’accueillir en lui demandant « How are you ? », qu’il répondrait « Very well » et qu’il faudrait alors lui dire « Me too ». Hillary Clinton descend la première de l’avion, comme une star, suivie par son mari. Le premier ministre qui n’a pas bien compris, plutôt que « How are you ? », demande à Clinton « who are you ? ». Il lui répond : « I am the husband of Hillary Clinton » Et le Premier ministre de répondre à son tour « Me too ». J’en ai fait un tableau.

H-F D : Vous vous êtes aussi intéressé aux cosmonautes…

E : Quand je trouve un nouveau sujet signifiant, je m’y plonge. On m’avait dit qu’il était impossible de pénétrer dans les locaux de la NASA. Un jour, j’étais au vernissage d ’une exposition à Houston, et j’ai rencontré une femme japonaise qui avait étudié à Paris et quienseignait la gravure. Nous discutons, et elle me dit que dans sa classe il y a deux femmes de cosmonautes et un cosmonaute. Elle prend le numéro de ma chambre d’hôtel et, à 7 heures le lendemain matin, je reçois un coup de téléphone de la part de la NASA et l’on me dit : « Prenez un taxi et venez.» Ils m’ont gardé pendant quatre jours et m’ont tout montré, j’étais habillé en cosmonaute, ça a été formidable, vraiment formidable. Par la suite, je leur ai apporté des tableaux que j’avais faits sur les cosmonautes, et notamment un qui évoquait un rendez-vous avec les Russes, lorsqu’ils se serrent la main. Ça a dû leur plaire, puisqu’ils ont mis du matériel à ma disposition que je suis allé chercher à l’ambassade américaine.

H-F D : À une époque, vous avez beaucoup travaillé avec des images liées à la Chine. Où en êtes-vous avec ce sujet ?

E : J’ai arrêté parce que ça ne m’intéresse plus. Je me souviens, on avait fait un livre rouge dont on a vendu 26 000 exemplaires en quelques jours. Étonnant. Dans mes tableaux, j’avais fait faire le tour du monde à Mao alors qu’à l’exception d’un voyage à Moscou à 29 ans, il n’était jamais sorti de Chine. Lors d’un séjour à Pékin, un couple d’amis m’a emmené dans un restaurant au nom de « Mao ». Il y en a des centaines en Chine, on mange ce plat favori qu’est la tête de poisson cuit. En sortant, j’ai glissé et je suis tombé dans l’escalier, sur un genou, ce qui m’a fait horriblement mal. Mes amis m’ont raccompgné à mon hôtel. Dans la nuit, j’ai essayé de marcher, ça n’allait pas du tout. À 7 heures du matin, un guide et une amie sont venus me chercher pour visiter le mausolée de Mao. Ils m’ont laissé à l’entrée et m’ont attendu dehors. J’ai fait trois fois le tour du corps de Mao et, en sortant, je n’avais plus du tout mal au genou. Le guide m’a dit : « Ah! , il t’a remercié parce que toi tu lui as fait faire le tour du monde.» (Éclat de rire.)

H-F D : Vous avez également toujours intégré des références à l’histoire de l’art, notamment Fernand Léger et Pablo Picasso…

E : Oui, parce qu’on les évoque en permanence. Il y a aussi Matisse et Braque. Et Le Greco qui m’a toujours impressionné. On parle d’eux comme des comics ! D’ailleurs je trouve qu’ils vont bien ensemble. Ils font eux aussi partie de l’époque. Et, avec eux, j’ai assez de matériel pour travailler encore pendant une cinquantaine d’années. Mais je le fais sans en avoir conscience. C’est comme dans un rêve, lorsque je travaille je ne décide pas vraiment, les choses viennent toutes seules. Ce sont mes doigts qui commandent.

H-F D : N’y a-t-il pas dans votre façon de travailler et de faire se télescoper des images un esprit surréaliste ?

E : Tout à fait. J’ai toujours trouvé que c’était le mouvement le plus vivant et le plus intéressant, le plus varié et le plus inattendu. J’étais très ami avec Victor Brauner, que Jean-Jacques Lebel m’avait fait rencontrer, et également avec Matta. Il était formidable ce Matta. Il m’invitait chez lui tous les vendredis à 18 heures pour qu’on dessine ensemble, ce que nous faisions pendant deux heures. Par la suite, je lui ai donné, ainsi qu’à sa femme, la moitié de ce que nous avions fait, et j’ai offert l’autre moitié au musée en Islande. Je vais d’ailleurs bientôt aller en Islande où vont être présentés deux cents tableaux. L’exposition restera quelques mois en Islande et elle ira ensuite en Russie, au Danemark, à Angoulême et peut-être à Barcelone.

H-F D : Quel sentiment vous procure le fait d’avoir, à 90 ans, une si importante exposition dans le pays où vous êtes né ?

E : Je trouve ça presque normal ! (Rire.) J’ai donné quelque 6500 œuvres à ce musée. En plus, les gens qui s’en occupent travaillent très bien, ils prêtent des œuvres à l’extérieur, ils les font circuler et prennent soin de bien les conserver. J’ai déjà fait plusieurs expositions là-bas, mais celle-là sera la plus importante. À l’occasion de la sortie du livre sur le Meca, nous irons d’ailleurs aussi en Islande pour montrer tous les objets mécaniques qui sont dans les réserves. 


H-F D : Vous avez toujours fait partie du mouvement de la Figuration narrative et vous aimez raconter des histoires. D’où vient ce penchant ?

E : J’adore les histoires. Vraies ou pas, d’ailleurs, ça m’est égal. Je pense que cela vient de mon enfance. Autrefois, en Islande, des gens passaient d’une ferme à l’autre pour raconter des histoires, ce qui leur permettait d’être nourris gratuitement. Je dois avoir cela dans mes gènes.

H-F D : Vous êtes-vous senti à un moment de votre vie proche du pop art ?

E : Je suis très content d’être né au bon moment pour avoir vécu et connu cette période-là, parce qu’elle correspond à un renouvellement complet de la peinture, avec les Anglais d’abord et les Américains ensuite. Je suis bien tombé. Mais ce n’est pas à moi de situer mon travail par rapport à cela : c’est le rôle des critiques, des historiens d’art, des commissaires d’exposition. Arthur C. Danto, le grand philosophe américain, en voyant l’un de mes tableaux, a dit : « Voilà un artiste pop baroque.» Cela m’a beaucoup plu parce que j’adore la peinture et la musique baroques.

H-F D : Comment travaillez-vous ?

E : J’ai la chance de m’endormir assez tôt le soir et pendant la nuit je me réveille deux ou trois fois, je me lève et je pense à ce que je vais faire dans la journée, ce qu’il faut finir ou ce que je vais commencer. C’est très pratique. Ensuite, le matin à 8 heures un taxi vient me chercher devant chez moi, il m’emmène à l’atelier et vient me rechercher à 17 heures. C’est le même chauffeur depuis longtemps et avant lui c’était son père. En fait je travaille tout le temps. Si je ne travaille pas je m’ennuie, je m’ennuie vraiment. Je travaille pour faire passer le temps.

Propos recueillis par Henri-François Debailleux

Erró : En réalité, je ne connais pas la raison profonde parce que c’est arrivé spontanément. Je pense que c’est parce que j’ai vieilli. J’ai aujourd’hui 9O ans et j’ai sans doute besoin de plus de gaieté autour de moi. De même, j’ai envie que ces tableaux soient les plus animés possible, qu’ils grouillent de partout, parce que avec l’âge on a besoin non pas de plus de détails, mais de plus de richesse, plus de joie. 

H-F D : Qu’est-ce qui vous a conduit, dans cette nouvelle série, à reprendre les super-héros et les super héros que vous avez déjà utilisés par le passé ?
E : Le fait qu’ils représentent bien le siècle, qu’ils sont très visuels et très beaux. Mais là je les ai utilisés de façon un peu différente, leur taille change, ils ne se télescopent pas de la même manière. Cela dit, quand je fais mes collages je ne réfléchis pas. Je ne me contrôle pas, les sujets viennent tout seuls, ils s’imposent comme une évidence visuelle.
H-F D : Comment êtes-vous devenu artiste ?

E : En Islande, j’avais fait l’École des beaux-arts, pour devenir professeur. Je me souviens d’avoir eu une très bonne note sur une dizaine de sujets différents. Parallèlement ma tante a gagné à la Loterie nationale et elle m’a dit :  « voilà, cet argent est pour toi, pour que tu ailles à l’étranger.»  Je suis parti en Norvège, car je voulais faire du ski. Là-bas, j’ai suivi des cours dans une académie classique et également dans une école de gravure. Après cette aventure, je suis rentré en Islande, où j’ai travaillé comme menuisier à la base américaine. Puis je suis reparti, à Florence cette fois, où j’ai fait la rencontre déterminante de Jean-Jacques Lebel. C’est grâce à lui que je suis venu à Paris. À Florence, son père lui avait envoyé des magazines d’art qui m’avaient beaucoup intéressé.

H-F D : Qu’est-ce qui vous amène par la suite à travailler avec des images que vous découpez justement dans des magazines ? 

E : Quand je suis arrivé à Paris en 1958, j’habitais rue Maître-Albert, pas très loin de la place Maubert où il y avait trois dépôts, un pour le papier, un autre pour le fer et le dernier pour le verre. Des clochards se présentaient tous les matins avec des poussettes d’enfants, quelquefois trois ou quatre accrochées ensemble et ils vendaient ce qu’ils apportaient par kilos. Le propriétaire de ces dépôts était très sympathique et il m’a dit un jour que je pouvais prendre tout ce que je voulais. J’ai trouvé une revue qui s’appelait L’Usine nouvelle, qui existe encore je crois. Elle est ressortie après une période d’interruption. Elle était imprimée sur un très bon papier, qui rendait toutes les autres publications assez fades à côté. C’est aussi l’époque où le sculpteur Philippe Hiquily m’a emmené voir des dépôts de bouts de ferraille à côté de Paris, où je ramassais pleins d’objets. Entre ces pièces en volume que j’utilisais pour des sculptures et les images de machines que je découpais pour mes collages, j’ai commencé tout un travail que j’ai appelé le Meca. J’ai même rédigé un Mecanifeste, avec différents points précis concernant le Mecartiste, le Mecamouvement, etc. Je suis en train d’écrire un livre avec Arnauld Pierre sur toute cette période.

H-F D : Et vous n’avez jamais cessé depuis, d’utiliser des images de magazines ou de bandes dessinées pour vos collages…

E : Je suis poussé par la curiosité. Et puis, c’est un matériel facile à trouver. Il peut venir de n’importe où. Je peux en acheter, on m’en envoie régulièrement, j’en ai toujours rapporté de mes voyages. Quand je me rends à New York, je vais évidemment toujours au Midtown Comics, cette grande librairie spécialisée en bandes dessinées.

H-F D : Quand vos personnages, issus notamment des comics, sont-ils arrivés dans votre travail ?

E : Au début des années 1960, à l’issue du premier voyage que j’ai fait à New York. J’avais été très impressionné d’un côté par les supermarchés et de l’autre par les bandes dessinées, ce qui m’intéressait le plus. Et cet intérêt n’a jamais cessé, et je continue encore aujourd’hui à m’y intéresser. Quand je trouve un nouveau matériel, je pense toujours que cela peut être l’occasion de nouveaux sujets.

H-F D : Savez-vous combien d’images vous avez à votre disposition ?

E : Oh là ! c’est impossible à calculer. Je sais simplement que j’ai réalisé environ 16 000 tableaux et entre 30 000 et 40 000 collages. Nous sommes en train de préparer une exposition qui aura lieu à Genève dans un an et qui sera exclusivement consacrée à mes collages.

H-F D : Comment travaillez-vous avec vos images ?

E : Je les découpe et je les range par thèmes. Je dois avoir une quarantaine de tiroirs où tous mes papiers sont classés ; il y a les lacs, les montagnes, les dictateurs, les fleurs, etc. Quelquefois, j’ai besoin d’un ciel pluvieux, alors je vais dans le tiroir des ciels et je trouve un arc-en-ciel magnifique et je me dis : voilà c’est lui qu’il me faut. Quelquefois, c’est l’inverse : je mets des images de ciels devant moi, et c’est eux qui vont me conduire vers autre chose. De temps en temps, je prends deux images de chaque tiroir pour avoir du matériel de départ et commencer à travailler à partir de cette base. Il y a plein de possibilités. Toutes ces images sont la source de mes collages dont certains deviendront des modèles de tableaux et elles me permettent une variation constante et non pas une répétition. J’en ai tellement que, souvent, des collègues me demandent si j’ai un portrait d’Amin Dada ou un de Kadhafi. Je leur réponds oui, que j’ai tout ce qu’il faut, et je leur fais une photocopie.

H-F D : Lisez-vous les bandes dessinées dans lesquelles vous piochez vos images ? Connaissez-vous l’histoire de vos personnages ?

E : Non, ça ne m’intéresse pas du tout (Éclat de rire.) Ce ne sont que les images qui m’intéressent. Je lis les images. Je les connais un peu lorsque je vois un film fait sur eux ou avec eux, mais c’est tout.

H-F D : À côté des personnages de bandes dessinées, vous avez aussi régulièrement utilisé des images d’hommes ou de femmes politiques…

E : Oui, parce que, avec une bonne sélection d’images on peut porter un regard intéressant et même quelques fois drôle sur ce qui s’est passé depuis cinquante ans. Sarajevo, Mao Tsé-toung, Kadhafi, etc. J’ai beaucoup utilisé d’images de conflits ainsi que les portraits de tous ces dirigeants, tout en ayant toujours conscience qu’il y a des sujets qu’il valait mieux oublier. Certains sujets m’ont impressionné, d’autres encore m’ont amusé. Je me souviens d’avoir fait un tableau sur Clinton. Il était allé avec son épouse en visite officielle au Japon. Un conseiller avait expliqué au Premier ministre, qui ne parlait pas du tout anglais qu’il fallait l’accueillir en lui demandant « How are you ? », qu’il répondrait « Very well » et qu’il faudrait alors lui dire « Me too ». Hillary Clinton descend la première de l’avion, comme une star, suivie par son mari. Le premier ministre qui n’a pas bien compris, plutôt que « How are you ? », demande à Clinton « who are you ? ». Il lui répond : « I am the husband of Hillary Clinton » Et le Premier ministre de répondre à son tour « Me too ». J’en ai fait un tableau.

H-F D : Vous vous êtes aussi intéressé aux cosmonautes…

E : Quand je trouve un nouveau sujet signifiant, je m’y plonge. On m’avait dit qu’il était impossible de pénétrer dans les locaux de la NASA. Un jour, j’étais au vernissage d ’une exposition à Houston, et j’ai rencontré une femme japonaise qui avait étudié à Paris et quienseignait la gravure. Nous discutons, et elle me dit que dans sa classe il y a deux femmes de cosmonautes et un cosmonaute. Elle prend le numéro de ma chambre d’hôtel et, à 7 heures le lendemain matin, je reçois un coup de téléphone de la part de la NASA et l’on me dit : « Prenez un taxi et venez.» Ils m’ont gardé pendant quatre jours et m’ont tout montré, j’étais habillé en cosmonaute, ça a été formidable, vraiment formidable. Par la suite, je leur ai apporté des tableaux que j’avais faits sur les cosmonautes, et notamment un qui évoquait un rendez-vous avec les Russes, lorsqu’ils se serrent la main. Ça a dû leur plaire, puisqu’ils ont mis du matériel à ma disposition que je suis allé chercher à l’ambassade américaine.

H-F D : À une époque, vous avez beaucoup travaillé avec des images liées à la Chine. Où en êtes-vous avec ce sujet ?

E : J’ai arrêté parce que ça ne m’intéresse plus. Je me souviens, on avait fait un livre rouge dont on a vendu 26 000 exemplaires en quelques jours. Étonnant. Dans mes tableaux, j’avais fait faire le tour du monde à Mao alors qu’à l’exception d’un voyage à Moscou à 29 ans, il n’était jamais sorti de Chine. Lors d’un séjour à Pékin, un couple d’amis m’a emmené dans un restaurant au nom de « Mao ». Il y en a des centaines en Chine, on mange ce plat favori qu’est la tête de poisson cuit. En sortant, j’ai glissé et je suis tombé dans l’escalier, sur un genou, ce qui m’a fait horriblement mal. Mes amis m’ont raccompgné à mon hôtel. Dans la nuit, j’ai essayé de marcher, ça n’allait pas du tout. À 7 heures du matin, un guide et une amie sont venus me chercher pour visiter le mausolée de Mao. Ils m’ont laissé à l’entrée et m’ont attendu dehors. J’ai fait trois fois le tour du corps de Mao et, en sortant, je n’avais plus du tout mal au genou. Le guide m’a dit : « Ah! , il t’a remercié parce que toi tu lui as fait faire le tour du monde.» (Éclat de rire.)

H-F D : Vous avez également toujours intégré des références à l’histoire de l’art, notamment Fernand Léger et Pablo Picasso…

E : Oui, parce qu’on les évoque en permanence. Il y a aussi Matisse et Braque. Et Le Greco qui m’a toujours impressionné. On parle d’eux comme des comics ! D’ailleurs je trouve qu’ils vont bien ensemble. Ils font eux aussi partie de l’époque. Et, avec eux, j’ai assez de matériel pour travailler encore pendant une cinquantaine d’années. Mais je le fais sans en avoir conscience. C’est comme dans un rêve, lorsque je travaille je ne décide pas vraiment, les choses viennent toutes seules. Ce sont mes doigts qui commandent.

H-F D : N’y a-t-il pas dans votre façon de travailler et de faire se télescoper des images un esprit surréaliste ?

E : Tout à fait. J’ai toujours trouvé que c’était le mouvement le plus vivant et le plus intéressant, le plus varié et le plus inattendu. J’étais très ami avec Victor Brauner, que Jean-Jacques Lebel m’avait fait rencontrer, et également avec Matta. Il était formidable ce Matta. Il m’invitait chez lui tous les vendredis à 18 heures pour qu’on dessine ensemble, ce que nous faisions pendant deux heures. Par la suite, je lui ai donné, ainsi qu’à sa femme, la moitié de ce que nous avions fait, et j’ai offert l’autre moitié au musée en Islande. Je vais d’ailleurs bientôt aller en Islande où vont être présentés deux cents tableaux. L’exposition restera quelques mois en Islande et elle ira ensuite en Russie, au Danemark, à Angoulême et peut-être à Barcelone.

H-F D : Quel sentiment vous procure le fait d’avoir, à 90 ans, une si importante exposition dans le pays où vous êtes né ?

E : Je trouve ça presque normal ! (Rire.) J’ai donné quelque 6500 œuvres à ce musée. En plus, les gens qui s’en occupent travaillent très bien, ils prêtent des œuvres à l’extérieur, ils les font circuler et prennent soin de bien les conserver. J’ai déjà fait plusieurs expositions là-bas, mais celle-là sera la plus importante. À l’occasion de la sortie du livre sur le Meca, nous irons d’ailleurs aussi en Islande pour montrer tous les objets mécaniques qui sont dans les réserves. 


H-F D : Vous avez toujours fait partie du mouvement de la Figuration narrative et vous aimez raconter des histoires. D’où vient ce penchant ?

E : J’adore les histoires. Vraies ou pas, d’ailleurs, ça m’est égal. Je pense que cela vient de mon enfance. Autrefois, en Islande, des gens passaient d’une ferme à l’autre pour raconter des histoires, ce qui leur permettait d’être nourris gratuitement. Je dois avoir cela dans mes gènes.

H-F D : Vous êtes-vous senti à un moment de votre vie proche du pop art ?

E : Je suis très content d’être né au bon moment pour avoir vécu et connu cette période-là, parce qu’elle correspond à un renouvellement complet de la peinture, avec les Anglais d’abord et les Américains ensuite. Je suis bien tombé. Mais ce n’est pas à moi de situer mon travail par rapport à cela : c’est le rôle des critiques, des historiens d’art, des commissaires d’exposition. Arthur C. Danto, le grand philosophe américain, en voyant l’un de mes tableaux, a dit : « Voilà un artiste pop baroque.» Cela m’a beaucoup plu parce que j’adore la peinture et la musique baroques.

H-F D : Comment travaillez-vous ?

E : J’ai la chance de m’endormir assez tôt le soir et pendant la nuit je me réveille deux ou trois fois, je me lève et je pense à ce que je vais faire dans la journée, ce qu’il faut finir ou ce que je vais commencer. C’est très pratique. Ensuite, le matin à 8 heures un taxi vient me chercher devant chez moi, il m’emmène à l’atelier et vient me rechercher à 17 heures. C’est le même chauffeur depuis longtemps et avant lui c’était son père. En fait je travaille tout le temps. Si je ne travaille pas je m’ennuie, je m’ennuie vraiment. Je travaille pour faire passer le temps.

Propos recueillis par Henri-François Debailleux
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