Peter Klasen

Peter Klasen

Peter Klasen

Exposition mai 2009

De la célébration de l’oxymore

“ Il y a un fil conducteur dans tout mon  travail confiait récemment Peter Klasen : la solitude l’angoisse. C’est ce que je ressens dans cette société qui finalement nous rend malades. C’est en tant que peintre avec mes images que j’essaie de me libérer.” Et de fait  depuis le début des années 60 il a construit un langage pictural puissamment original sensible aux déchirements de notre temps à ses contradictions à l’aliénation douloureuse qui en résulte pour les êtres humains. Pionnier de la Figuration Narrative Klasen se veut une conscience aiguë et exigeante de la vie contemporaine et des interrogations qui en naissent.
 
Peter Klasen est un peintre contemporain non seulement – pardon pour le truisme – parce qu’il est de notre temps parce qu’il est vivant et bien vivant aujourd’hui mais parce qu’il inscrit sa démarche dans ce qu’il est convenu d’appeler “ l’art contemporain” . Par là on désigne l’entreprise fervente de déconstruction de l’attitude des postures et des valeurs immémoriales de la peinture et du travail du peintre au cours des siècles passés. Ainsi Klasen a-t-il abandonné les outils traditionnels du peintre (le pinceau et la brosse) pour l’aérographe ou des technologies plus récentes d’impression.
Il a délaissé la couleur comme matière comme pâte avec ses épaisseurs et ses densités pour l’acrylique qui coule ou se pulvérise sur la toile avec la précision du scalpel. Loin de la classique
“ représentation” du réel il choisit la “ présence” du réel lui-même : il met l’objet réel sur sa toile comme ce boîtier électrique ce générateur ce cadran cette planche  ou ces néons. Dans ses sujets de prédilection plus de matériaux nobles (or argent marbre) comme dans l’œuvre d’art de jadis ni de thèmes valorisants mais des lambeaux du quotidien le plus habituel le plus banal et pour certains d’entre eux livrés à la détérioration à la salissure à la coulure et à la rouille du temps (c’est-à-dire à des situations ontologiques jusque là considérées comme indignes de l’“ œuvre d’art” ). Avec ses installations il brouille le rapport de “ spectacle” passif naguère établi entre “ l’œuvre” et le public qui la contemple celui-ci devenant “ acteur” celle-là se changeant en métaphore du monde lui-même dans lequel nous avons à vivre.
 
Klasen prend ses sujets de prédilection dans le décor inépuisable de la ville de la grande métropole qui le fascine. N’oublions pas que la seconde moitié du XXème siècle est la période où la réalité urbaine grandit s’enfle jusqu’à éclater en lointaines et interminables banlieues se couvre de barres et de tours et c’est ce processus bénéfique pour le confort mais inquiétant pour la dignité humaine que Klasen veut nous aider à interroger et à  voir avec ses images.
 
Nous le savons trop bien aujourd’hui : lieu où les humains se regroupent la ville est aussi l’espace où ils se perdent où le lien social se brise dans la juxtaposition de solitudes anonymes. Klasen le dira lui-même : “ les lieux en marge de nos villes les souterrains ferrailles décharges gares de triage les faces cachées de notre monde industriel exercent une étrange fascination sur moi.” On pourrait ajouter qu’ils sont les zones d’ombre que “ la ville lumière” toute à ses néons soustrait au regard dissimule alors qu’ils sont dans leur noirceur même si éclairants sur elle si essentiels à sa compréhension.
 
Dans son travail le plus récent ( série « People in the City » ) il pousse à son paroxysme l’antagonisme du travail et du désir le premier supposant la peine la fatigue et le temps propre à  l’ordre productif d’une réalité nouvelle quand le second s’épuise dans la quête d’une jouissance totale et immédiate  (on le sait depuis le philosophe Hegel « le travail est désir réfréné disparition retardée» ). L’imaginaire du sexe le fantasme de la possession nourris de corps féminins aux nudités magnifiées et d’images de cinéma viennent s’y heurter violemment au monde de l’usine avec la rudesse de son outillage avec son gigantisme technologique conquérant mais aussi son horizon de souffrance ( c’est le premier sens du mot « travail » !) de discipline et de contrainte. Et voilà des chaînes lourdement cadenassées ou de simples pictogrammes – ces graffitis de la norme semblant tout droit sortis du remugle de la nuit – qui sonnent l’alerte : « no admittance » « inhalation hazard » risque d’explosion ( pas d’allumette !) et jusqu’au revolver directement pointé sur le spectateur. En bon anthropologue du quotidien Peter Klasen est sensible au mélange détonnant de contradictions que condense notre société laborieuse et permissive oppressante et libérée tiraillée entre « principe de réalité » et « principe de plaisir » . Il en tresse l’oxymore éclatant dans les thèmes et les couleurs qu’il rassemble sur ses toiles.
 
Il n’y a rien dans ces rencontres provoquées par le peintre que nous n’ayons déjà croisé dans notre vie quotidienne mais Klasen convoque ces éléments sur sa toile les rassemble les organise et ainsi naît de la plastique le trope recherché et la questionnement qui nous ronge : monde dangereux aux humains ? Monde déshumanisé ? Klasen nous aide à voir ce que nous ne voyons plus à force d’en avoir l’œil rassasié il débusque l’invisible celé au cœur même du visible ce qu’il résume dans une formule : « sublimer l’hostilité extérieure » .
 
La singularité l’originalité de Peter Klasen c’est qu’il prend comme matière première de son travail de peintre des images des photographies. D’abord celles qu’il va trouver dans la presse dans les magazines la publicité le cinéma ensuite les photos qu’il n’a cessé de prendre lui-même au cours de ses déplacements de ses voyages. Et c’est à partir de là par une technique complexe qu’il projette sur sa toile des rapprochements à première vue incongrus mais qui font “ choc” des situations qu’il “ coud” ensemble en un montage inattendu avec jeu d’ombre et de lumière.
 
Ainsi Klasen se saisit-il d’un phénomène massif de notre temps : la montée en puissance des images dans la vie sociale le rôle croissant joué dans nos vies par la photographie. Mais en même temps en artiste en plasticien il nous alerte : car il ne part pas du réel lui-même mais des images de ce réel autrement dit du regard et du discours qui l’accompagne qu’une société produit sur elle-même à travers ce  qu’elle donne à voir d’elle-même. Et voilà la métaphysique sourde portée par les images – “ le réel n’est rien d’autre que ce que je vous montre” - l’impensé collectif qu’elles installent qui se trouvent pourtant mis en question mis en distance. Son travail de peintre sur l’image photographique dont la société regorge et qui est commune entre toutes lui permet d’en déjouer les pièges sans y succomber et de figurer pour les dénoncer les sortilèges  dont son utilisation est porteuse. Klasen renverse à sa manière l’esthétique : il ne peint pas pour plaire séduire ou décorer les appartements mais pour inquiéter souligner combien le règne des images nous transforme en voyeurs et non en clairvoyants combien elles nous séduisent mais peuvent aussi nous perdre.
Voici “ Beauty” le corps féminin dans sa splendeur l’image parfaite de magazine le néon qui souligne délicieusement les courbes l’image dont nous rêvons et Eros qui s’active. Mais lui fait face “ Paranoïa” image sombre comme dans les classiques du film noir américain avec son fauteuil qui est peut-être une chaise électrique avec son supplicié ou son malade et c’est Thanatos qui cette fois domine.
 
Voici encore “ Flame and Flesh” l’incendie et la chair : la pulsion de vie et la  pulsion de mort inexorablement mêlées et l’ambiguïté qui en naît : la flamme caresse-t-elle ou brûle– t-elle ? Est-ce l’amour qui vous consume ou la douleur qui vous étreint ?
Voici encore “ The myth of love” avec ces cuisses gainées de soie ouvertes sur le plaisir comme une invitation ardente à l’orgasme. Mais voilà un lourd store couvert d’affiches lacérées qui l’interdit peut-être qui dissimule le sexe d’où semblent s’échapper quelques billets de banque. Désir érotique ? Argent ? Corps humain réduit à l’état de marchandise ? Et ce corps fragmenté montre finalement sur ces cuisses à première vue délicieuses des traits des crevasses tout compte fait douloureuses. Schizophrénie moderne ? Déchirements des êtres ? Complexité des situations ? Klasen fabrique des images qui n’ont rien  du “ glamour” doucereux et simpliste auquel elles nous convoquent d’habitude dans la presse et dont on veut repaître notre regard et notre imaginaire pour mieux les posséder. Peter Klasen veut créer l’émotion plastique pour provoquer un cheminement de pensée.
Il aime aussi battre et rebattre comme cartes à jouer l’ensemble de ses images. Ainsi dans « Lost Landscape » - allusion transparente au « Lost Paradise » du poète John Milton - on retrouve les corps sublimes de « Beauty » les gratte-ciel de la grande ville les voitures de rêve les parkings les couloirs sombres les pictogrammes annonçant le danger les mains liées du prisonnier les films noirs américains déjà rencontrés dans d’autres compositions mais prenant ici une dimension nouvelle. C’est que pour Klasen les images – comme les mots - sont « diacritiques » : elles  se posent en s’opposant prennent leur sens dans les différences qui surgissent de leur entour. Il peut donc comme un musicien qui fabrique ses accords inouïs  avec les mêmes notes approfondir ses thèmes de prédilection en coulant un  lexique inchangé dans la création de nouveaux vertiges. Et cinquante ans après Roland Barthes il débusque les « Mythologies » de notre temps et les
« donne à voir » (Paul Eluard) dans un condensé époustouflant avec les mêmes questionnements angoissants (Paradis ou Enfer ?)
qui naissent d’un monde fragmenté éclaté déboussolé abandonné à un « tout-à-l’ego » forcené et d’où tout sentiment de destin partagé ( tout « nous » ) a disparu. Et Klasen sonne l’alarme : c’est une « beauty » cadavérique déchirée spectrale  qui se mêle aux débris de ferraille venant envahir  le premier plan tandis qu’au loin fument tranquillement les centrales nucléaires !
 
Les photographies prises par Peter Klasen lui-même ne disent pas autre chose. Points de départ initial de son travail d’artiste elles en constituent aujourd’hui un point d’arrivée. Elles ont une redoutable force évocatrice mais sont totalement dépourvues de ce pittoresque de ce regard touristique ou de cette mémoire familiale que l’on cherche habituellement dans une photographie. C’est un monde fragmenté qui y surgit par bribes par gros plans - on comprend la fascination de l’artiste pour le cinéma - et sans détour on peut y lire le mixte instable du séduisant et de l’inquiétant de l’efficacité technicienne et du désastre humain de la mégapole urbaine et de son cruel défaut d’urbanité. C’est que l’œuvre de Klasen ne s’en tient jamais au simple constat au simple témoignage sur des faits. Elle rassemble des symptômes condense des angoisses cristallise des fantasmes en ouvrant à l’imaginaire un horizon poétique de fureur et de vent.
 
Peter Klasen est magnifiquement un peintre de notre temps parce qu’il en montre à la fois la séduction et la violence l’efficacité et l’inhumanité. Il est comme il l’a dit lui-même un artiste “ catalyseur d’une situation politique et sociale.”
 
Né en Allemagne et assistant à sept ans terrorisé au bombardement intensif et à la destruction de sa ville natale Lübeck ayant perdu son père et des êtres chers dans les combats de la seconde guerre mondiale il restera tout au long de son oeuvre hanté par la violence guerrière qui demeure notre réalité et notre horizon.
 
C’est que comme Brecht il pense que “ le ventre est encore fécond d’où a surgi la chose immonde” . Rien ne le montre mieux que sa récente et vaste composition
 
“ Le Temps des Otages” dans laquelle il rassemble les redoutables bégaiements de notre histoire. Nazisme Shoah camps de concentration barbaries des dictatures sud-américaines à l’heure de la mort impunie de Pinochet terrorisme sauvage et prises d’otages à répétition – cette plaie de notre temps dont il n’a garde d’oublier qu’elle commença en Allemagne en 1972 aux jeux olympiques de Munich - c’est l’horreur “ humaine trop humaine” comme disait Nietzsche qu’il convoque sous ses barbelés et
ses crocs de boucher et dont il cloue le témoignage précaire
et fiévreux sur les planches uniformément grises d’un chantier monstrueux.
 
Et si loin du culte du “ Progrès” chanté au Siècle des Lumières notre actualité en gésine nous vouait à la régression ? On le voit largement au-delà des tourments d’une histoire allemande qu’il assume c’est à une méditation plastique universelle que nous invite Peter Klasen sur la difficulté de vivre ensemble sur l’errance et l’enfermement la brutalité des frontières et les convulsions de ce qui s’affirme non comme “ mondialisation” mais comme “ mondialité” pour reprendre la distinction d’Edouard Glissant comme communauté du genre humain. En ce point ultime l’Art touche à la plus essentielle éthique en nous interrogeant : quelle humanité voulons-nous être et trouvons-nous conforme à notre dignité?
 
Peter Klasen se bat avec ses images : celles qu’il prend et vient faire “ jouer” à contre-pied avec celles tranquilles officielles habituelles qui peuplent nos regards. Celles qu’il peint et tente de retourner contre leur puissance d’envoûtement en dénonçant l’emprisonnement des individus. Celles du fragment qu’il nous fait éclater au visage comme un portrait blessé et subverti. Celles qui composent méthodiquement l’ensemble de son œuvre qui nous interrogent avec rigueur et hauteur de vue mais qui surtout nous plaisent et nous fascinent tant par la richesse de leur beauté plastique.
 
Edition Art inprogress (publication mai 2009)