Valentin van der Meulen

19/11/2021 - 18/12/2021

D’images en mémoires 

 

 

Un goutte-à-goutte presque médical sur papier buvard vient s’écraser. Une à une elles s’écrasent, les gouttes, et peu à peu se répand la couleur, mange la surface, peu à peu l’altère et avec elle la forme qui y était présentée, le dessin qui y était apposé. Le dessin sous perfusion devient peinture automatique, l’œuvre peut-être fantomatique. On a l’impression que l’altération détruit, bien au contraire elle construit, un à-côté, un pas de côté, présence anormale fait naître une autre réalité, et stimule tous les imaginaires. 

 

Pause. 

 

Un goutte-à-goutte presque médical sur papier bavard vient s’écraser, et à mesure que la couleur déforme le dessin dans sa fonction apparemment représentative – ici un œil, là un bras, et sans doute une oreille – peut-être l’œuvre s’enrichit-elle d’une nouvelle charge symbolique : à la diction préfère l’évocation, elle devient résolument image. 

 

Image et représentation. 

 

Il y a bien souvent dans la tension entre ces deux termes une confusion qui relève de la dérive sémantique.  D’un côté l’image dans son acception médiévale (imago) induirait une part d’abstraction et relèverait du symbole, de l’autre la représentation s’attarderait sur les apparences et renverrait à une mimésis « naturaliste ». Entre ces deux conceptions un balancier sur lequel oscillent les arts, un jour à droite un jour à gauche, entre avant-garde et académisme. 

À première vue, les œuvres de Valentin van der Meulen peuvent renvoyer à une recherche mimétique, il n’en est rien. Véritablement, il s’attache à la représentation, dans le sens premier du terme, c’est à dire une « présentification » : l’incarnation d’une image rendue présente – et donc sensible – par intervention plastique, et passée au filtre de la mémoire. Une fois mise en forme, elle est confiée aux autres et passe ainsi de mémoire en mémoire : elle est vivante ! 

Ces considérations sont d’une grande banalité et pourraient servir à définir n’importe quelle œuvre d’art, de n’importe quelle forme, mais les rappeler ici est tout sauf anodin tant elles soutiennent de travail de Valentin van der Meulen, en sont le socle intime et profond. En effet, une fois ses dessins réalisés, l’artiste s’attache à les altérer, de diverses manières, entre effacement, recouvrement et répétition, si bien qu’il en brouille le sujet : l’action performative laisse des traces indélébiles, autant de preuves que l’image a été digérée avant d’être recrachée, que ce que nous voyons est en fait la mémoire d’une image, elle-même devenue image qui en nous redeviendra mémoire. 

 

***

 

Une carcasse de voiture sur papier déposée. L’avant complètement écrasé n’est que tôle enchevêtrée. L’arrière n’a pas semblé souffrir, la porte est ouverte, du conducteur plus de trace – pas de présence humaine dans cette scène presque documentaire : l’enchaînement des images, le cadrage, la tension font penser au cliché d’un film. Aucun élément de contexte cependant, aucun indice même ce n’est pas le but : l’œuvre n’est pas anecdotique (peut-être est-elle métaphorique). Le titre nous éloigne lui-aussi de toute tentative d’identification : Composition, le sujet n’est autre que l’image elle-même. 

Une fois construite, la surface a été gommée, à grands coups irréguliers de larges marques effacent l’image, la recouvrent et l’étirent aussi, l’altèrent pour la donner à voir autrement. On pense aux coups de pinceau de Joan Mitchell, à l’énergie d’un Pollock, à un mouvement qui fait trace, à une trace qui fait image, ce que Valentin van der Meulen appelle ses indices d’action : la mémoire d’une destruction créatrice, qui d’une certaine manière rejoue la violence subie par cette voiture broyée. 

Un peu plus loin une femme, buste de profil visage de face, épaule rabattue regard fuyant, sur fond noir se détache et là aussi de grandes traces de gommes, de haut en bas presque agressives. À certains l’image dira sans doute quelque chose, une vague idée de déjà-vu – ce visage, à qui appartient-il ? Après quelques secondes d’hésitation peut-être reconnaîtra-t-on Cindy Sherman et l’un de ses clichés les plus iconiques, le numéro 3 de la série des Untitled Film Stills (1977). Mais l’idée n’est pas de reconnaître le sujet, et dans l’image de départ déjà son identité n’importe pas : il s’agit d’un stéréotype donné à voir pour que le spectateur puisse y projeter un imaginaire, inventer des histoires, forger un personnage. L’image déjà est construite, puis reconstruite par Valentin van der Meulen, partiellement effacée et enfin perçue par le regardeur. Devant ces larges marques de gomme on pense aux phénomènes de mémoire, à la disparition des stéréotypes à mesure que d’autres les remplacent, et à leur permanence donc, sous d’autres formes. On pense également à la manière dont le souvenir se manifeste en nous, à ces images qui partiellement disparaissent, doucement perdent de leur netteté tout en conservant leur charge sensible – à la persistance des impressions, et des émotions. 

 

Parfois effacé, le dessin peut également être recouvert de grandes traces de peinture noire, rapidement apposées à la brosse ou au balais, dans un seul geste bien souvent – je ne peux m’empêcher de penser au Soulages d’après-guerre, aux brous de noix sur papier. Une spontanéité – le geste semble plus ample et mesuré, l’impression est parfaitement rejouée, l’image l’est tout autant. 

Ici la peinture cache partiellement un dessin devenu motif, et par là-même révèle et oriente le regard, crée des zones d’ombres que l’imagination pourra remplir – peut-être est-ce là la mémoire à un autre stade, le souvenir qui se mêle au fantasme, et à la recomposition. 

 

Une autre technique de recouvrement est utilisée depuis peu par l’artiste, qui sur le dessin dépose un papier de couleur, joue de la transparence et de la superposition, d’un écart. 

Ici un visage en gros plan occupe l’entièreté du cadre. Deux yeux d’un noir profond – deux feuilles de papier vert, l’une à côté de l’autre en léger décalage, viennent cacher la quasi totalité du dessin, qui reste toutefois visible à travers. Les feuilles sont collées directement sur le visage et à sa surface dessinent de légers plis, autant de rides qui redonnent au papier toute sa réalité physique, affirment son existence en tant qu’objet, et sa valeur sculpturale. En collant ces deux feuilles presque côte-à-côte mais avec un décalage, Valentin van der Meulen crée une tension dans l’image, une altérité, une vibration colorée qui influence directement la manière dont nous percevons le visage qui peine à se cacher derrière. 

Là un diptyque et deux visuels quasi semblables : une main porte un micro à la bouche (hors champs), l’autre tendue paume vers l’avant dans un geste d’arrêt. Par dessus, un papier violet rejoint les deux pans du diptyque, crée une unité dans la dualité, une unité qui fait œuvre tout en proposant un glissement : le carré coloré est légèrement penché, ici encore une tension, une dynamique dans l’image qui suggère une spontanéité dans la pose du cache. Le geste paraît très intuitif, il est cependant mesuré, prémédité, dernière étape d’un long processus de tests avec différentes formes, différentes couleurs, jusqu’à l’association définitive. Ces tests, l’artiste les conserve en partie : une galerie d’œuvres en puissance, de potentialités refusées – la mémoire se compose aussi de ces ce qui aurait pu être, et n’est jamais advenu. 

 

Dans ses recherches d’altération de l’image, Valentin van der Meulen s’est tout récemment penché sur une autre technique : la répétition. 

Il y a ce visage en gros plan, une bouche pulpeuse et c’est presque tout, deux lèvres immenses qui renvoient elles aussi à certains stéréotypes cette fois bien plus contemporains – une imagerie qui sature notre quotidien visuel. Le dessin est répété quatre fois, même cadrage et mêmes dimensions, autant de panneaux qui semblent en tout point similaires et pourtant ne le sont pas : il est question d’infime décalage et de point de vue. 

Le point de vue tout d’abord, qui inévitablement modifie la perception que nous avons de ces images. Je me tiens debout face à ces quatre panneaux alignés et mon regard se pose sur chacun d’entre eux avec un angle différent, lequel en modifie inévitablement la lecture. Cette expérience n’est pas nouvelle et renvoie notamment aux enseignements de l’art minimal – on peut penser aux Stacks de Donald Judd – qui montraient qu’un même objet répété pouvait conduire à une infinité d’expériences plastiques, toutes distinctes du simple fait de la position du corps dans l’espace. C’est le même phénomène que l’on expérimente ici : même si ces images étaient les mêmes, elles nous apparaîtraient différemment. 

Or ces images, dessinées, ne sont pas complètement similaires. La main n’est pas machine et dès lors impose d’infimes variations d’une réalisation à l’autre. Ces décalages presque imperceptibles font cependant naître une impression d’étrangeté, un dérangement presque, un malaise vague. Cet infime décalage, qui laisser entrevoir l’autre dans le même, le laisse grandir jusqu’à ce qu’on ne voit plus que lui, ramène de l’étranger dans le familier. D’une certaine manière, cette expérience de la répétition imparfaite renvoie à l’inquiétante étrangeté que décrivait Freud en 1919 – quand l’intime, le familier, apparaît comme étranger. C’est l’impression que l’on peut avoir en observant longuement cette série de Valentin van der Meulen, qui ici nous propose un autre rapport à l’image, par une répétition qui vaut altération. 

 

***

 

On l’aura compris, le travail de dessin et d’altération réalisé par Valentin van der Meulen s’inscrit dans une recherche sur notre rapport à l’image, sur notre rapport à la mémoire – qu’elle soit personnelle ou partagée (bien souvent un mélange) – et sur les liens qui se tissent, invisibles et pourtant infinis, entre les deux. Il est alors question d’évocation, de perception, et d’intériorisation. 

Ce rapport qu’entretient l’image avec le temps, la mémoire, la subjectivité et l’intimité du regardeur, c’est ce à quoi renvoie le titre choisit par l’artiste pour son exposition : 

 

Mirage, subst. masc., au fig. : Illusion, apparence trompeuse. 

 

Mais l’image peut-elle jamais s’extraire de cette fatalité ? 

 

Grégoire Prangé 

Entre Lille et Paris

Octobre 2021