Robert Combas - Labyrinthe de Têtes

10/09/2021 - 23/10/2021

ROBERT COMBAS

LABYRINTHE DE TÊTES

Confiné dans sa maison et dans sa tête, ne croisant personne, Robert Combas peint passionnément, à la rencontre des autres dans ces portraits à l’encre vive. Comme s’il représentait tous ces gens qu’il avait seulement croisés en sortant de chez lui et que, pour la plupart, il ne reverrait sans doute jamais, la terre étant trop grande sous ses pieds, et les hommes trop petits dans l’infini pour qu’ils puissent tous rester à la portée de ses yeux.

Avec les têtes qu’il peint, Robert Combas voudrait que tous les visages deviennent lumineux et que chacun puisse rester visible de partout. Il croit qu’en montrant l’intérieur de toutes les têtes, leurs pensées les feront briller et que la lumière de chacune pourra éclairer la nuit qui entoure sa propre tête. Car nous sommes toujours si loin de tout que nous ne pourrons jamais rester apparents. Les distances nous sépareront toujours, nous aurons toujours disparu où que nous soyons. « Il ne restera plus que les étoiles », comme il est écrit sur le mur en remontant le petit chemin qui mène à l’atelier de Robert Combas à Sète.

Comme si Robert Combas était si près de lui-même, recouvert par sa propre nuit, lui dont le corps tout entier est sous ses propres mains avec lesquelles il peint et représente les portraits de chacune des personnes qu’il a rencontrées ou croisées, qu’il a vues ou regardées, des personnes qu’il a rêvées ou imaginées, et qu’il ne voit plus ou qui ont disparu. Comme si Robert était si près de lui-même qu’il pouvait se toucher sans cesse, à volonté, et changer la couleur de tout ce qui l’entoure comme il voulait. Robert Combas, comme dans un sursaut sur lui-même, se souvient de toutes ces têtes qu’il a rencontrées dans sa tête ou dans son sommeil, les voyant pour la première fois ou pour la dernière fois, les peignant en se rappelant qu’il ne les reverra peut-être jamais parce que tout tourne et que le temps passe, les yeux ne laissant aucune trace autour de nous. 

Ne plus se déplacer, ne plus bouger, rester chez soi, ne plus croiser personne, vivre en ermite : est-ce cela qui rendrait la vie moins éphémère ?

Il semble que Robert peigne fougueusement pour représenter tous les gens qu’il a vus, tous ceux qu’il a touchés, tous ceux à qui il a serré la main, tous ces regards qu’il a échangés. Robert voudrait voir tout le monde, il voudrait voir le monde entier, il voudrait voir tous les hommes qui habitent le monde qu’il habite. Parce que Robert n’a pas de mesure, la terre où il est arrivé n’est qu’une petite île dans l’espace sans fin, entourée de vide. Il le sait, parce qu’avec sa peinture chaque jour il est le seul à pouvoir en faire le tour. Robert peint mais il fait le tour de la terre. Avec son pinceau, il avance si vite qu’il égale la vitesse du mouvement de la terre autour du soleil. Bientôt il pourra faire le jour et la nuit pour lui-même, et maîtriser le temps. Le soleil se lèvera ou se couchera sur ses portraits, et dehors il fera autant nuit que jour, ou jour que nuit. Car quand il peint, Robert Combas n’a plus l’âge qu’il a, il a l’âge qu’il veut. Il peut avoir dix ans mais aussi cent ans. Il soustrait autant ses propres années qu’il les additionne, comme s’il pouvait faire tourner la terre à toute vitesse, autant dans un sens que dans l’autre sens. 

Robert Combas s’arrête sur chacun des hommes qui peuplent la terre pour les décrire sous tous leurs aspects, pour arrêter le temps qui passe tellement vite, comme tous ces gens passent tellement vite devant ses yeux. Ces êtres qui naissent sous les pinceaux de Robert sont-ils des êtres qui ne disparaîtront plus, des êtres qui ne mourront plus ?

Robert Combas peint des dizaines de portraits de gens qu’il fait apparaître et disparaître sans cesse, comme s’il se préparait à supporter la disparition de millions d’hommes et de femmes autour de lui en un seul instant. Comme si Robert était capable de garder en mémoire tous les gens qu’il a croisés dans la rue ou dans sa tête, et que les avoir croisés une seule fois lui suffisait à les conserver dans sa tête. Ces hommes apparaissent et disparaissent, mais réapparaissent dans la tête de Robert et, la tête pleine de tous ces êtres, Robert nous fait connaître ces visages sous une autre forme, dans un autre monde, sous un autre jour.

Les déplacements à l’intérieur de ses tableaux, le mouvement qui surgit dans chacun d’eux quand nous suivons le chemin labyrinthique de ses contours, l’effervescence de son bestiaire, nous font prendre conscience que notre point commun à tous c’est d’être vivants en même temps, au même moment. Tout n’existe qu’un temps, que maintenant, c’est maintenant qu’il faut vivre. Personne parmi ceux que nous connaissons n’existera plus dans cent ou cent-cinquante ans. Nous aurons tous disparu. Seuls ceux qui ne sont pas encore nés et que nous ne pouvons pas encore croiser ni rencontrer peupleront la terre que nous aurons désertée. Ainsi que les portraits de Robert qui peupleront son univers.

Les visages que Robert Combas peint sont en liberté dans sa peinture, en liberté dans l’infini. Comme s’ils avaient quitté leur enveloppe de peau et qu’ils étaient sortis d’eux-mêmes. C’est ainsi que nous les voyons de face ou de profil, avec leur visage et leurs yeux, mais toujours comme au-delà de leur corps.

Chacun pour nous-mêmes, nous sommes recouverts par notre peau, prisonniers derrière elle comme derrière un mur dans lequel deux petites fentes s’ouvrent pour laisser passer nos yeux. Robert Combas est à l’intérieur de lui-même et il ne voit que depuis cet intérieur, derrière sa peau. Alors que les visages qu’il peint sont passés de l’autre côté à l’extérieur, non seulement tout entiers devant lui mais aussi tout entiers devant eux-mêmes. Ces visages qu’il peint se sont découverts de leur peau, ils se sont dégagés de la nuit qui les recouvrait pour apparaître à Robert et nous apparaître éclatants dans le jour. Les hommes et les femmes que Robert peint se sont échappés d’eux-mêmes. Ils en sont sortis tout entiers et se sont libérés de cette emprise intérieure qui les maintenait prisonniers. Ils sont libres dans l’espace sans fin de leur tête et dans l’espace sans fin du monde.

Robert Combas ne se voit pas, il ne passera jamais devant ses propres yeux, il ne se croisera jamais. Pour ne pas rester prisonnier à l’intérieur de lui-même, Robert peint les autres comme s’il se peignait lui-même tel que les autres le voient : à mille faces, sous mille formes différentes et avec mille pensées changeantes. C’est cela le véritable autoportrait de Robert Combas : c’est son propre visage qu’il ne voit pas, qu’il ne peut pas représenter, mais qui est vu par les yeux des autres, par les yeux de tous les autres. En apparition et en disparition permanente devant lui-même, un visage devenant un autre visage, et encore un autre visage, une face devenant un profil, un profil devenant une face, et ainsi sans fin. Comme si Robert Combas passait sans cesse devant lui et qu’il portait cet instant de vie et de mort en lui, de mort et de vie tout au fond de lui.

Si Robert Combas regarde le reflet de ses peintures dans la vitre de son atelier, c’est comme pour se regarder lui-même dans un miroir, ou comme pour regarder le soleil la nuit de l’autre côté de la terre dans un immense miroir qui le réfléchirait de ce côté pour s’éclairer. De quel côté du miroir Robert Combas se trouve-t-il ? En peignant, Robert tente de faire venir la nuit dans le jour et le jour dans la nuit.

Les mains dans les yeux, les yeux dans les mains. Robert voit et il touche, il touche et il voit. Il peint mais il tient son pinceau dans ses yeux, il choisit ses couleurs dans ses mains. Il voit tout au bout de ses doigts, il touche tout dans ses yeux. Ses portraits sont vus par un aveugle et touchés par un voyant.

S’il se regarde tel qu’il se voit, sans aucun miroir et sans aucune réflexion, il ne voit rien que ses pieds, ses jambes, ses bras, ses mains, son sexe, une partie de son torse une épaule à gauche puis une autre à droite, mais plus haut tout est noir et s’arrête. Il ne voit ni son cou, ni sa nuque, ni son dos, ni son menton, ni le trou de sa bouche par où il parle, ni les trous de son nez par où il respire, ni les trous de ses oreilles par où il entend, encore moins les trous de ses yeux par où il voit. Il ne voit pas par où il vit, par où tout entre et sort, il touche seulement toutes ces ouvertures par lesquelles il existe, avec ses doigts. Il peint tous ces portraits parce qu’il sait qu’avec ses mains il ne peut représenter que lui-même qui vit. Lui-même en mille visions de lui-même, comme une tache noire qui contiendrait toutes les couleurs de la lumière.

Robert Combas est si près de lui-même qu’il ne peut pas ne pas se toucher sans cesse. Son toucher est sa vue, et s’il peint tous ces portraits, ceux-ci ne peuvent être que la reproduction de ce que ses mains ont senti sous ses doigts en touchant son propre visage. Mais comment reproduire ce qui n’est pas visible mais seulement touchable, ce que l’on ne voit pas et qui est tout le temps sous les doigts ? Comment reproduire ce visage, notre propre visage dont nous sommes tous aveugles ? Robert est si près des autres quand il les voit, car ses yeux sont aussi des mains, les mains du peintre. Ses yeux sont des mains pour peindre, ses mains des yeux qui voient ce qu’il peint. Comme Robert Combas est très près de lui-même qu’il touche, et à la fois très loin de ses yeux qui ne le voient pas.

Pour lui-même, Robert Combas est en apparition et en disparition permanente devant lui, comme s’il passait sans cesse devant lui et qu’il portait cet instant de vie et de mort en lui, cet instant de nuit et de jour, le temps qui passe. Robert porte en ses portraits le temps qui passe. Il porte la terre qui tourne sous ses pieds et autour du soleil. Ses portraits sont un seul portrait qu’il repeint chaque jour, un seul portrait que le mouvement de la terre qui avance tout autour de la lumière et de l’obscurité repeint à chaque tour. Comme si la lumière et l’obscurité repassaient sans cesse devant son pinceau que le mouvement de la terre faisait tourner et avancer sur la toile entre ses mains pour essayer de trouver – en creusant dans la peinture, en s’enfonçant dans les traits et les couleurs que Robert avait tracés – la vraie ressemblance, le miroir, la source de l’œil qui voit ce que Robert a vu dans sa tête.

Robert Combas, en se représentant dans un miroir, représente un autre qui n’existe pas en lui. En lui, il n’y en a pas d’autre, il est seul à être ce qu’il est. Son image dans le miroir n’existe pas, ses mains lui suffisent pour se voir. Son vrai miroir ce sont ses mains qui le voient. Robert Combas se reflète dans ses mains qui peignent, il se voit à travers elles. Il touche et il pense, il pense et il voit.

Robert Combas est en morceaux devant lui dans le monde. Il ne voit de lui que quelques parties qui ne le distinguent nullement des autres, et il ne voit pas de lui les parties qui pourraient l’en différencier. Cette différence le laisse dans un mystère qu’il cherche à élucider depuis toujours dans sa peinture. Comme s’il était lui-même un monde dans la nuit la plus totale que ce soleil-là n’éclairera jamais.

Robert est éclairé par un soleil qui n’est pas le soleil qui nous éclaire, mais par un soleil qui l’éclaire lui seul. Un soleil qu’il a fait naître dans son cerveau à force de créer avec ses mains, apparu parmi l’infinité de soleils qui brillent dans la nuit. Robert Combas a trouvé son soleil, il a trouvé sa lumière. Il a compris, à force de peindre et de peindre, de peindre encore et encore, que chaque homme a son propre soleil, sinon à quoi serviraient tous les soleils qui, dans la nuit, étincellent dans l’infini ? Il a compris que le soleil qui apparaît et disparaît dans le ciel n’était pas là pour l’éclairer ou l’éteindre, lui seulement, mais pour éclairer ou éteindre la terre sur laquelle les hommes vivent ; et il a cherché dans le ciel, quand le jour s’est couché et que le soleil a disparu, tous les autres soleils très lointains que le soleil qui nous éblouissait nous cachait, et il a trouvé le sien, peut-être un des plus anciens, qui porte en lui l’explosion de tout l’univers et qui fait naître une lumière nouvelle qui éclaire ce que nous n’avons encore jamais vu sur la terre. Une lumière qui perce de trous sans fin le monde que Robert Combas voit et illumine de ses yeux, une lumière avec laquelle il traverse sa peinture, comme si tout ce qu’il touchait devenait transparent sous ses doigts, et qu’il pouvait avancer devant lui, courir même les yeux fermés sans jamais trébucher ni tomber, car, tout droit devant lui, tout s’est ouvert sous son soleil. Le monde resplendit dans les yeux de Robert Combas.

Si Robert Combas est pour lui-même dans la nuit totale, il est pourtant capable de percevoir dans cet aveuglement des visions, des images, des peintures dont il n’a pas conscience. Comme si tous ces portraits qu’il peint avec urgence étaient le surgissement conscient de perceptions inconscientes : ces sortes de capacités visuelles préservées, implicites, qu’on appelle pour certains aveugles la vision aveugle, quand celui qui ne voit pas parvient quand même à identifier des objets dans la partie de son champ visuel absent, mais seulement si ces objets sont en mouvement. Chez Robert Combas, tous ses portraits sont entraînés dans le plus grand mouvement, dans une sorte de ronde, et ils surgissent tour à tour dans son espace visuel comme des ombres lumineuses et colorées en effraction dans la nuit qu’il porte tout au fond de lui.

Si les portraits de Robert Combas sont des ombres radieuses, lui-même est avant tout un corps, de la matière en vie. Il n’est pas une ombre, ni un reflet, ni une image plate et sans relief. Il est un volume avec un poids et une taille. C’est seulement parce qu’il y a des distances sans fin autour de lui qu’il est devenu aussi insaisissable. S’il n’y avait pas un espace sans fin autour de lui, Robert Combas n’aurait jamais pu se regarder dans sa peinture comme dans un miroir, car sa peinture n’aurait pas réfléchi tous ses portraits qui forment, à eux tous, les uns ajoutés aux autres, un corps en volume et en vie, un corps sans fin. Tous ses portraits donnent de Robert Combas le seul portrait de lui-même, multiple et jamais le même, qui nous apparaîtra toujours nouveau. Une peinture du jour. Une peinture d’aujourd’hui, neuve. 

 

Texte de Jean-Luc Parant