ROBERT COMBAS - PLEIN LA TÊTE

17/09/2020 - 17/10/2020

ROBERT COMBAS 

DU DEHORS AU DEDANS

 

Parmi tout ce que les hommes font sur la terre avec leurs mains et leur esprit, la peinture de Robert Combas permet au monde de tenir encore debout, de maintenir l’équilibre entre le jour et la nuit, de sorte que la nuit ne vienne pas recouvrir le jour ni le jour empiéter sur la nuit. Pour que la terre tourne sans accélérer ni ralentir son mouvement et que le temps passe sans aller trop vite ni trop lentement.

Si nous sommes visibles tout entiers aux yeux des autres, est-ce parce que nous sommes invisibles tout entiers à l’intérieur à leurs propres yeux ? Mais serions-nous alors invisibles en partie à l’extérieur à nos propres yeux parce que nous serions pour nous-mêmes seulement visibles en partie à l’intérieur ? Dans le noir, avons-nous une chance de nous voir tout entiers en nous-mêmes ? Comme si le visible au-dehors nous cachait le visible au-dedans.

Robert Combas ne cache rien. Il dit toujours la vérité et c’est ce qui rend sacrée sa peinture. Comme s’il avait abandonné le visible au-dehors pour dévoiler tout son visible au-dedans. Robert Combas ne se voit pas seulement en partie en lui-même ; il se voit tout entier, dans toute sa vérité. Aveugle du dehors pour être voyant du dedans. La peinture de Robert Combas semble nous montrer l’intérieur de son corps tout entier. L’intérieur de toute sa pensée.

Comme si Robert Combas se dépouillait au fur et à mesure de ses coups de pinceaux, comme s’il arrachait sa peau à chaque coup pour être nu et à vif sur ses toiles, intouchable comme le feu. Comme si chaque peinture était si sensible que l’on pouvait à peine s’y frôler sans ressentir un tremblement au bout des doigts qui montait dans tout le corps, ouvrant nos yeux très grands, éblouis de plaisir.

Cette peinture nous permettrait-elle de pouvoir entrer à l’intérieur de notre tête et de nous faire découvrir comment notre pensée, si insaisissable et si invisible, arrive cependant à tant exister ? Il suffit de regarder une peinture de Robert Combas pour que notre pensée se mette en marche, pour que notre cerveau se déploie, comme s’il lui poussait alors des ailes pour quitter notre corps attaché à la terre et partir avec notre tête dans le ciel.

Si l’homme n’a pas qu’un corps comme les animaux – un corps par où on peut les reconnaître – mais un corps et une tête, une tête par où on peut le reconnaître, c’est parce que sa tête ne vit pas la vie de son corps, c’est parce que sa tête a une autre vie, une vie faite davantage de pensées que de chair et de sang.

Sa tête est un autre corps pour vivre loin de la terre, pour vivre dans le ciel et parcourir les airs et voler dans les espaces vides et immenses où la lumière clignote dans l’obscurité sans fin.

Tout clignote et nous appelle dans l’œuvre de Robert Combas, comme si elle baignait dans la nuit et qu’elle nous plongeait tout au fond de nos entrailles, nous remuant et nous secouant jusqu’à ce que nous prenions conscience de notre place dans le monde.

Robert ne rate jamais un tableau parce que son œuvre est toujours entourée par sa propre nuit, une nuit à lui qui rend son travail si lumineux. Une nuit si profonde et si lointaine que, s’il lui arrivait de rater un tableau – comme il le dit parfois lui-même, le jour qui l’éclaire en serait encore plus clair et le tableau suivant n’en serait encore que plus brillant. Il peint et il baigne dans l’obscurité. Il peint et il brûle dans la lumière.

Tout chez Robert Combas semble intense et violent comme le feu mais, à y regarder de plus près, le calme et la douceur de la nuit de l’espace sans fin envahissent ses toiles. Sa peinture lui arrache sa peau à chaque coup de pinceau, mais chaque touche de couleur déposée est aussi un baume sur sa propre chair à vif. Il dépose aussi la couleur sur la toile comme un onguent magique sur nos âmes : il est autant guérisseur qu’enchanteur.

Il peint et son corps s’ouvre vers l’intérieur, comme un œil qui se retournerait en arrière de lui-même pour voir plus puissamment l’invisible. En peignant, il accède et nous fait accéder à l’entière sensualité de cet invisible qui touche tout l’envers de la surface de notre peau. Il peint, il cherche, il découvre son corps sous sa surface si fragile comme il découvrirait une nouvelle réalité : nous devenons les témoins de ce dévêtement tourmenté.

La peinture de Robert Combas pense. Il peint très vite parce que c’est une pensée qui recouvre la toile. Il ne faut pas qu’elle lui échappe, elle est au bout de son pinceau, elle frémit, elle va s’envoler. Toute la peinture de Robert Combas virevolte autour de lui, toutes les couleurs se projettent partout sur les murs alentour, sur les tables et les chaises, le plafond et le plancher, comme si tout se mettait à bouger, faisant trembler tout l’atelier où il travaille. Comme si tout devenait vivant quand il peignait. Comme si tout devenait des corps en mouvement. Comme si les pinceaux, les stylos et les crayons devenaient une immense foule d’êtres vivants qui éclaboussaient de leurs pieds la toile que Robert Combas avait tendue devant lui.

Robert Combas plonge en lui-même comme vers sa propre fin : il peint et il se noie dans l’eau, il peint et il étouffe dans l’air, il peint et il s’asphyxie dans la terre. Mais il peint encore et, à y regarder de plus loin, il ressuscite dans la lumière.

Texte de Jean-Luc Parant