Philippe Pasqua

09/09/2010 - 31/10/2010

Cela fait plus de vingt ans que Philippe Pasqua peint de manière quasi compulsive des corps et des visages. Ceux qui comme Pierre Restany  l’ont connu à ses débuts ont tout de suite été frappés par la puissance physique et émotionnelle qui émane de ses toiles.
Avec Yang Shao Bin Liu Wei et Yan Pei Ming Jenny Saville et Marlène Dumas il fait partie de ces artistes qui contribuent à renouveler l’art du portrait en peinture en y insufflant une énergie spectaculaire.
Lorsqu’on jette un regard rétrospectif sur ce travail on ne peut qu’être frappé par le caractère inéluctable du cheminement qui semble l’avoir mené jusqu’à ces oeuvres récentes présentées pour la première fois à l’occasion de l’exposition « PALIMPSESTES » à la Galerie LAURENT STROUK.
Parmi ses toutes premières toiles il y en a une - vision idyllique et chatoyante - où figurent Adam et Ève dans le jardin d’Eden. Mais très vite si l’on peut dire les choses se gâtent. Le fond des toiles s’obscurcit et se mettent à apparaître des spectres des satyres des diables des crucifiés des animaux écorchés. C’est un travail de peinture hâtif fiévreux fébrile. Les toiles sont maculées de jus de peinture  les figures sont brossées à la hâte. Tout demeure dans un état d’inachèvement poignant.
Ensuite au tournant des années 1997-1998 c’est le blanc les limbes. Philippe Pasqua réalise d’imposants formats monochromes sur le fond desquels se détachent des crânes semblables à des têtes réduites d’indien Jivaro. Les toiles sont toutes intitulées de la même façon : Vaudou.
Et il est vrai qu’à ce moment-là son art tient plus près du rituel et de l’exorcisme de la catharsis et des civilisations dites « premières »  que de l’histoire de la peinture occidentale qui ne semble guère le
concerner. Et tout change brusquement à nouveau. On quitte les limbes et cette fois-ci on est plongé au coeur d’une bacchanale qui tourne à l’orgie. Il y a de grands pots de Vaseline (l’une de ses natures mortes les plus saisissantes) des paysages de godemichés et des images de films pornographiques à n’en plus finir. Il y a aussi des paysages de bouches ouvertes aux lèvres retournées par des appareils de dentiste des scènes de bondage des parties fines. Parfois il peint un portrait plus sage qu’il intitule sobrement du prénom du modèle : Constance ou Nathalie
par exemple.
Puis fait notable apparaissent quelques compositions mêlant peinture et photographie où figurent des bébés potelés et des femmes dénudées sur fond de cathédrale Notre-Dame. Je ne cite pas ses oeuvres pour insister sur le caractère sulfureux de l’artiste et de son oeuvre mais plutôt pour en souligner la déroutante et subconsciente harmonie. Car ces nouveaux-nés qui naissent sous les auspices conjoints de la pornographie et du religieux vont engendrer à leur tour une spectaculaire sériesur l’accouchement. Pendant quelques semaines l’artiste va réaliser un ensemble de toiles de format identique (165 x 200 cm) où l’on assiste de manière quasi cinématographique à un accouchement en gros plan.
Des tons rose-violacé et rouge sombre tout alentour des noir profond : nous sommes immergés au coeur du monde et de la chair. 
Un sexe s’entrouvre le sommet d’un crâne apparaît puis c’est la tête tout entière. Des mains gantées s’affairent et extirpent le nouveau-né que nous suivons jusqu’au moment où une paire de ciseaux au centre de la toile vient couper le cordon ombilical. Ce serait à la fois hasardeux et un peu facile de dire que le peintre accouche de lui-même lors la réalisation de cet ensemble de toiles saisissantes. Mais force est de constater qu’après ce travail rien ne sera plus comme avant.
Comme s’il était convalescent Philippe Pasqua reste pour un temps encore à l’hôpital où il réalise de nombreuses photographies dans des blocs opératoires et les salles de réveil attenantes.
Ces clichés servent à l’élaboration de deux séries distinctes qu’il réalise successivement entre 1999 et 2001. Il y a tout d’abord un ensemble d’oeuvres consacrées à des opérations de transsexuels.
Les toiles numérotées dans leur ordre d’apparition sont toutes intitulées : « Trauma » . Au sein d’un même tableau le peintre fusionne différents points de vue sur le corps en train d’être opéré. Cela induit
une fragmentation et une démultiplication des membres du corps qui deviennent pareils à ces divinités indiennes pourvues de nombreux bras  jambes pieds et poitrines. Réminiscence des lumières froides des blocs opératoires tout est peint dans des tons bleu pâle et la chair y semble d’un gris rosé ou d’une pâleur sépulcrale.
Enfin on sort du bloc opératoire pour séjourner dans des salles de réveil désertes. Il n’y a rien alentour. C’est vide. Impossible de savoir si on est dans un lieu immense ou confiné. Une brume laiteuse entoure les corps allongés et dénudés offerts en pâture au regard. Au premier plan on aperçoit parfois les reflets chromés d’une civière. Les fonds sont traités en aplat avec des jus de peinture dilués où l’on perçoit de subtiles modulations colorées : tons roses et violacés orangés ou bleus délavés.
La surface de la toile légèrement brillante réfléchit la lumière.
Les corps eux sont peints à l’aide de petites touches de matière agglutinée ou étirée. C’est mat et crayeux. On pense parfois aux nuances et à la matière des nymphéas de Monet ou à ces corps de femmes de Bonnarddiffractant la lumière dans l’eau de leur bain. Enfin leur position n’est pas sans évoquer les gisants du gothique et de la renaissance ou le Christ mort de quelques maîtres anciens. Parmi ces corps amorphes et anesthésiés apparaissent aussi quelques nouveaux-nés emmaillotés  les yeux grands ouverts ou les poings serrés le visage fermé en train de hurler.
2001 : le peintre « quitte » l’hôpital. Son regard s’ouvre à celles et ceux qui l’entourent. Philippe Pasqua se met à peindre frénétiquement des adultes ou enfants qu’il connaît depuis longtemps ou bien qu’il vient à peine de rencontrer. Il se concentre sur les visages et sur les corps.
Son oeuvre telle que nous la connaissons aujourd’hui est en train de prendre forme. L’atelier se remplit de toiles de très grands formats allant parfois jusqu’à cinq ou six mètres de long ou de haut. Il y a des enfants souriants d’autres grimaçants des femmes dénudées des scènes de maternité des transsexuels lascifs ainsi que plusieurs modèles trisomiques avec lesquels il se lie d’une profonde amitié réalisant des dizaines de portraits d’eux au fil des ans. Depuis avec une constance qui n’a d’égal que sa ferveur c’est une longue suite de portraits et de nus que l’artiste peint jusqu’à ces toiles récentes de grand format où figurent des visages d’aveugles saisissants. Mais à cette vie tumultueuse et incandescente qu’il cherche à saisir dans les regards ou dans les chairs il y a (forcément) un contrepoint. Tel Hamlet l’artiste entreprend &mdash au moment même où il commence à réaliser ses premiers grands portraits &mdash un étrange monologue avec des crânes humains qu’il collectionne puis orne de feuilles d’or ou d’argent et couvre de papillons aux couleurs iridescentes. Ce travail se poursuit aujourd’hui à Carrare où il réalise de monumentales vanités dans des blocs de marbre blanc ou coloré. Dorénavant l’artiste va et vient entre deux mondes. Il oscille entre deux visions : vie et mort chair et ossements peinture et sculpture. En peignant les mêmes modèles des années durant d’une certaine manière il efface et recouvre les portraits précédents avec ceux qui leur succèdent.

La mémoire des toiles anciennes des sensations et des gestes demeurent. Elle sert de creuset au tableau à venir. Et le fait de travailler d’après photo &mdash de la noyer sous la peinture &mdash participe aussi de ce processus d’effacement et de résurgence du sujet. C’est à cet endroit précis que s’enracine ce nouveau travail de l’artiste qui consiste à reproduire ses propres oeuvres sur des pages de cahier d’écolier ou des feuilles vierges pour ensuite les raturer les effacer les maculer. Chaque séance de travail est un rituel jouissif et sans entrave. Le peintre étale les feuilles au sol. Il tourne autour et tel un chaman jetant ses incantations et sa pharmacopée dans un brasier il les éclabousse de drippings colorés. On assiste à une métamorphose réalisée à l’aide de ces mêmes recettes et techniques hasardeuses qu’affectionnaient Victor Hugo &mdash n’oublions qu’il dessinait en trempant des morceaux de dentelles dans de l’encre ou du café pour dessiner &mdash mais aussi les surréalistes et à leur suite Jackson Pollock.
PALIMPSESTES : une figure surgit puis s’efface tandis qu’une autre apparaît.
La peinture n’est pas une image vivante c’est simplement la vie des images.
David Rosenberg
juillet 2010